Billet à mon grand frère (assassiné par le séisme du 12 janvier 2010)


Salut à toi grand frère,

L’idée malaimée de nos instants oniriques est devenue réalité dans l’espace de quelques secondes, un après-midi d’un jour sans cœur ni pudeur. Tu es mort. Oui, de cette mort hideuse regorgeant de décombres et de poussière. Triste réalité. Tu as voulu fuir la terreur de cette mort de ton portique. Mais, venue de toute part, elle t’a mis le pied dessus en chemin. Mort cruelle et sanguinaire. Elle a brandi son drapeau un 12 janvier chez nous. Et, des larmes avait-elle injectées dans tous les yeux.

Un après-midi d’un jour cannibale, le soleil a quitté la terre, (notre terre frère), dans un gala de sangs où seuls les pleurs étaient en scène. Le soleil s’est vite allé se coucher. Et il est parti avec toi. Mais c’était ton dernier départ. Ton dernier soleil.

Grand frère, toi qui as aimé dire « qui vivra verra, qui mourra kaka », sache que dans ma petite vie sans toi, j’ai vu. J’ai beaucoup vu. Ou entendu. Mais bon, et l’un et l’autre sont au même titre révoltant.

Notre pays est peut-être le seul endroit au monde ou l’expérience de la mort est tentante. Nul ne peut imaginer qu’autre forme d’existence puisse être pire que la vie dans nos murs. En fait, pas pour nous tous. Ça tu le sais mieux que moi.

Je ne te parlerai pas de l’Haïti de l’après-séisme. Pas question de revenir sur l’affluence des ONG vers notre pays au lendemain de la catastrophe. Sinon tu auras compris que ta mort, notamment, a du faire le bonheur de quelques-uns. Je ne te parlerai pas non plus de la commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti, co-présidée par notre premier ministre à l’époque, Jean Max Bellerive et l’ancien president americain Bill  Clinton.

Et même si cela me tenterait, je prendrai garde à ne pas mentionner pour toi que le pays a reçu plus de 7 milliards de dollars américains de la communauté internationale pour aider les milliers de sans-abri laissés par le séisme et organiser la reconstruction du pays. Ta joie ne durera qu’un instant. Car je devrais pouvoir te dire par la suite que six ans après la reconstruction n’est que concept. 59 mille déplacés attendent encore d’être relogés. Mais pff !

J’éviterai de te parler de la croix rouge américaine et de sa belle supercherie chez nous. Hum ! L’ONG a collecté près d’un demi-milliard de dollars américains au nom du peuple haïtien. Mais elle n’a construit que 6 maisons avec, selon une enquête menée par des journalistes internationaux. Je ne t’en parlerai pas. Ton âme a besoin de repos.

Ici grand frère, rien n’a changé. Sinon la misère qui avance de progrès en progrès. Celle-ci est bien musclée chez nous. C’est dire, mon pote, que tu n’as nulle raison d’envier la vie. Que ton cœur ne soit pas rempli de regrets d’avoir quitté ce monde. On ose tous croire que tu vas mieux là où tu es. Nous vivons un pays où la vie semble être un châtiment. La mort est peut-être mieux, qui sait !

Je t’envoie les salutations de notre mère. Rassure-toi, ses valeurs m’habiteront à jamais, comme tu l’as toujours souhaité. Nos sœurs vous aiment encore. Leurs pleurs et leurs cris de rage ont failli me faire croire que tu es éliminé de notre vie. Mais les jours ont dit le contraire.

Amicalement à toi, mon frère !

Ritzamarum ZÉTRENNE

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